Cinéscriptographe — News of the World
Premier semestre 2008 – premier semestre 2012
Aperçus cinéscriptographiques
En me promenant dans la rue avec quelqu’un, nous passons devant une boutique et je remarque :
— « Tiens, ça sent les encens d’Auroville. »
Premier semestre 2008.
Amplification :
— « Y’en a un qui connaît les programmes ici ! »
Allô la planète, après un sujet portant sur Auroville, le soir-même de ma promenade.
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Lors d’une rencontre, le vendredi 19 septembre 2008, il m’est subitement lancé :
— « Ils vont te monter et te lâcher. »
Amplifications :
— « De toute façon tu ne passeras jamais à la radio ! »
(Alternatives, octobre 2008.)
— « Demandez le programme ! »
(Parking de nuit, décembre 2008.)
— « Tu resteras l’illustre inconnu »
(Blog de On aura tout vu.)
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— « Le film continue. »
Message déposé dans les espaces publics de commentaires d’une émission radiophonique de France Inter, second semestre 2008.
Amplification :
— « C’est un film amateur ?… éh ?!… 06 88 49… » lance l’invité à l’antenne.
L’animateur interrompt immédiatement : —« non, non, non, non, on n’a pas le droit… »
Interpellation en direct lors de l’émission Sous les étoiles exactement.
Le numéro évoqué n’est plus en usage.
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Amplification :
— « Lui, il arrive à voir pour les autres mais il ne voit pas pour lui ?!? »
Allégation isolée par un animateur d’une émission de France Inter, fin du premier semestre 2009.
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— « Big Brother is washing you …
… Parlez-moi de vous ? »
Note informatique, fin juin 2009.
Texte non publié.
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Mémoire révélatrice
– Le 8 juillet 2009 éclate le scandale britannique des écoutes téléphoniques impliquant le News of the World.
– En juillet 2011, il apparaît que les journalistes du News of the World n’ont pas seulement écouté des stars, mais qu’ils ont aussi piraté et espionné des milliers de citoyens anonymes.
Des pratiques jusque-là perçues comme impensables deviennent soudain dicibles à l’échelle d’un système médiatique.
– Le 7 juillet 2011, le journal News of the World, pourtant vieux de 168 ans, est fermé. Ce journal, qui ne sortait que le dimanche, est remplacé par The Sun on Sunday, le 26 février 2012.
Cette actualité n’explique rien.
Elle modifie rétroactivement la manière dont certaines expériences antérieures peuvent être relues.
Lecture cinéscriptographique (à posteriori)
Ce cinéscriptographe ne se construit pas autour d’un événement unique identifié d’emblée.
Il procède par accumulation de signaux faibles : remarques anodines, phrases lancées, titres radiophoniques, images urbaines. Aucun de ces éléments ne vaut isolément comme indice signifiant. Leur cohérence ne devient lisible qu’après coup.
Les premiers aperçus relèvent de la coïncidence ordinaire : une odeur d’encens associée à un lieu lointain, une remarque publique entendue le soir même. Rien n’est encore structuré. Ce qui s’installe progressivement n’est pas une preuve, mais un sentiment de montage : l’impression que certaines paroles publiques entrent en résonance avec une expérience singulière, sans qu’une intention puisse être formulée.
La phrase « Ils vont te monter et te lâcher » marque un seuil.
Elle n’annonce pas un fait précis, mais introduit un régime : exposition, usage, puis retrait. Les amplifications radiophoniques qui suivent n’en sont pas la confirmation ; elles en déclinent les motifs possibles — programme, visibilité refusée, anonymat assigné, ironie. Il ne s’agit pas d’acharnement démontré, mais d’un climat discursif récurrent.
Les éléments matériels inscrivent cette logique dans l’espace.
La plaque « poste télégraphe téléphone » stabilise le champ : elle inscrit dans la ville une mémoire de la transmission et de l’écoute, indépendante de toute intention contemporaine, mais lisible a posteriori comme surface d’inscription. La rue sur deux niveaux introduit une première stratification : ce qui circule en bas, ce qui se joue ailleurs.
Lorsque surgit l’énoncé « Le film continue », quelque chose bascule.
Il ne renvoie pas à une fiction projetée, mais à l’intuition d’un dispositif en cours, d’une durée qui excède l’instant. L’interpellation radiophonique qui suit — interrompue au moment où un numéro est esquissé — marque une limite du dicible : le jeu existe, mais ne doit pas aller trop loin.
L’autoportrait graphique de juin 2009 condense cette phase intermédiaire.
Il ne représente pas une certitude, mais une position : écran, micro, diffusion du mot world, dissociation entre regarder et être regardé. À ce stade, le dessin ne fait pas sens comme tel. Il préfigure sans comprendre. Les amplifications associées (« voir pour les autres, ne pas voir pour soi ») ne désignent pas une déficience, mais la dissymétrie propre à toute situation d’exposition.
La note « Big Brother is washing you… » ne formule pas une thèse.
Elle condense un climat : celui d’un monde où la surveillance n’est plus seulement politique, mais culturelle, intégrée, presque ludique. Elle demeure non publiée, comme si le langage lui-même n’était pas encore en mesure d’accueillir ce qui se joue.
La bâche monumentale de la Maison de la Radio agit comme une image-synthèse.
Elle affiche le mot cacher au moment même où un système médiatique mondial commence à être publiquement mis en cause pour ses pratiques d’écoute et d’intrusion. Elle n’accuse pas. Elle montre en recouvrant.
Ce n’est qu’avec les révélations liées au News of the World que l’ensemble devient lisible.
Non parce que ces révélations expliqueraient rétroactivement les expériences vécues, mais parce qu’elles rendent pensable, à l’échelle collective, ce qui auparavant ne pouvait être formulé que dans l’ordre du ressenti individuel.
Ce cinéscriptographe ne démontre rien.
Il enregistre comment une expérience singulière peut, sans le savoir, préfigurer la possibilité même d’un scandale. Il ne parle pas d’espionnage ; il montre comment un monde sous écoute commence toujours par produire des signes ambigus, diffus, presque anodins.
Note
Ce cinéscriptographe adopte une méthode volontairement retenue.
Il distingue strictement les faits observables, l’expérience subjective contemporaine de ces faits, et leur relecture différée rendue possible par un contexte ultérieur.
L’actualité du News of the World n’est ni une preuve ni une cause.
Elle agit comme un opérateur de lisibilité rétroactive, modifiant le seuil du pensable. Ce qui importait ici n’était pas de nommer trop tôt, mais de conserver la forme exacte sous laquelle les choses ont été vécues — à un moment où elles ne pouvaient pas encore être pensées.
Le vécu de l’auteur n’est pas exposé comme contenu.
Il sert de surface de captation. Il ne s’agit pas de dire ce qui a été subi, mais de montrer comment certains dispositifs médiatiques et certaines paroles publiques peuvent, avant même d’être reconnues comme problématiques, produire des effets durables de décalage et de trouble.
Ce cinéscriptographe ne vise ni la démonstration, ni l’accusation, ni la reconnaissance.
Il fixe une forme pour que l’épreuve cesse d’agir.
Il s’arrête là où la vie reprend : retrait volontaire de l’écoute, déplacement, silence.
Ce qui est conservé n’est pas un fait.
C’est une manière de traverser le monde sous écoute — avant même que cette écoute puisse être reconnue comme telle.
Ce cinéscriptographe est le dernier présenté dans le corpus, non parce que le dispositif cesse, mais parce qu’à partir de ce point, il se déplace hors de l’écriture — même s’il pourrait encore s’y inscrire.
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Cinescriptographer of the News of the World
First half of 2008 – first half of 2012
Cinescriptographic Glimpses
While walking down the street with someone, we pass in front of a shop and I remark:
— “It smells like Auroville incense.”
First half of 2008.
Amplification:
— “Someone here knows the programmes!”
Allô la planète, following a segment about Auroville, broadcast the very evening of that walk.
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During an encounter, on Friday 19 September 2008, I am suddenly told:
— “They’ll build you up and then drop you.”
Amplifications:
— “Anyway, you’ll never be on the radio!”
(Alternatives, October 2008.)
— “Ask for the programme!”
(Parking de nuit, December 2008.)
— “You’ll remain the illustrious unknown.”
(On aura toutvu blog.)
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Photograph: In Paris’ 5th arrondissement, Rue Malebranche (a street on two levels), the workshop-boutique at number 11 is topped by an old blue-and-white enamel sign reading “Fay-aux-Loges – Post Telegraph Telephone.”
Second half of 2008. (See above)
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— “The film continues.”
Message posted in the public comment spaces of a France Inter radio programme, second half of 2008.
Amplification:
— “Is this an amateur film?… eh?!… 06 88 49…” the guest says on air.
The host immediately interrupts: —“No, no, no, no, we’re not allowed…”
Live interpellation during the programme Sous les étoiles exactement.
The number mentioned is no longer in use.
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— Self-portrait: The Butterfly (24–25 June 2009, 00:41) (See above)
Amplification:
— “He can see things for others, but he can’t see for himself?!?”
Isolated allegation made by a host on a France Inter programme, late first half of 2009.
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— “Big Brother is washing you…
… Tell me about yourself?”
Computer note, late June 2009.
Unpublished text.
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(Image of the tarpaulin)
In September 2009, a monumental tarpaulin bearing the slogan “It’s the first time we’ve had something to hide from you” is installed to cover the central tower of the Maison de la Radio during its renovation works. (See above)
Revelatory Memory
- On 8 July 2009, the British phone-hacking scandal involving News of the World breaks.
- In July 2011, it emerges that News of the World journalists did not only listen in on celebrities, but also hacked and spied on thousands of anonymous citizens.
Practices previously considered unthinkable suddenly become speakable at the scale of a media system. - On 7 July 2011, the News of the World, despite its 168-year history, is shut down. A Sunday-only paper, it is replaced by The Sun on Sunday on 26 February 2012.
This news explains nothing.
It retroactively modifies the way certain earlier experiences can be reread.
Cinescriptographic Reading (After the Fact)
This cinescriptographer is not built around a single event identified from the outset.
It proceeds through the accumulation of weak signals: casual remarks, thrown-out phrases, radio titles, urban images. None of these elements carries meaning in isolation. Their coherence becomes legible only afterwards.
The earliest glimpses belong to ordinary coincidence: the smell of incense associated with a distant place, a public remark heard that same evening. Nothing is yet structured. What gradually settles is not proof, but a sense of editing — the impression that certain public utterances resonate with a singular experience, without any intention being formulable.
The sentence “They’ll build you up and then drop you” marks a threshold.
It does not announce a specific fact; it introduces a regime: exposure, use, then withdrawal. The radio amplifications that follow do not confirm it; they unfold its possible motifs — programme, refused visibility, assigned anonymity, irony. This is not demonstrated harassment, but a recurring discursive climate.
Material elements inscribe this logic in space.
The “post telegraph telephone” plaque stabilises the field: it inscribes in the city a memory of transmission and listening, independent of any contemporary intention, yet legible after the fact as a surface of inscription. The street on two levels introduces a first stratification: what circulates below, what is played out elsewhere.
When the statement “The film continues” appears, something shifts.
It does not refer to a projected fiction, but to the intuition of an ongoing dispositif, of a duration exceeding the moment. The radio interpellation that follows — cut short as a phone number begins to be uttered — marks a limit of what can be said: the game exists, but must not go too far.
The graphic self-portrait of June 2009 condenses this intermediate phase.
It does not represent certainty, but position: screen, microphone, diffusion of the word world, dissociation between looking and being looked at. At this stage, the drawing does not yet make sense as such. It prefigures without understanding. The associated amplifications (“seeing for others, not seeing for oneself”) do not indicate deficiency, but the dissymmetry inherent to any situation of exposure.
The note “Big Brother is washing you…” does not formulate a thesis.
It condenses a climate: that of a world in which surveillance is no longer only political, but cultural, embedded, almost playful. It remains unpublished, as if language itself were not yet able to receive what is at stake.
The monumental tarpaulin on the Maison de la Radio acts as an image-synthesis.
It displays the word hide at the very moment when a global media system begins to be publicly challenged for its practices of listening and intrusion. It does not accuse. It shows by covering.
It is only with the revelations linked to News of the World that the whole becomes legible.
Not because these revelations retroactively explain the lived experiences, but because they make thinkable, at a collective scale, what previously could only be formulated in the register of individual feeling.
This cinescriptographer demonstrates nothing.
It records how a singular experience can, without knowing it, prefigure the very possibility of a scandal. It does not speak of spying; it shows how a world under listening always begins by producing ambiguous, diffuse, almost trivial signs.
Note
This cinescriptographer adopts a deliberately restrained method.
It strictly distinguishes observable facts, the subjective experience contemporary with those facts, and their delayed rereading made possible by a later context.
The News of the World affair is neither proof nor cause.
It acts as an operator of retroactive legibility, shifting the threshold of what can be thought. What mattered here was not to name too early, but to preserve the exact form under which things were lived — at a time when they could not yet be thought.
The author’s lived experience is not presented as content.
It serves as a surface of capture. The aim is not to say what was undergone, but to show how certain media dispositifs and certain public utterances can, even before being recognised as problematic, produce lasting effects of dislocation and disturbance.
This cinescriptographer seeks neither demonstration, accusation, nor recognition.
It fixes a form so that the ordeal ceases to act.
It stops where life resumes: voluntary withdrawal from listening, displacement, silence.
What is preserved is not a fact.
It is a way of moving through a world under listening — before that listening could even be recognised as such.
This cinescriptographer is the last one presented in the corpus, not because the device ceases, but because from this point on, it moves out of writing — even if it could still be inscribed within it.