Cinéscriptographe — Bahia
(crash du vol Yéménia IY 626)
Aperçus cinéscriptographiques (phrases-sources)
(Août 2008 – Juin 2009)
— Poême envoyé dans les commentaires à l’émission Allô la planète, le 12 Août 2008 :
{Noeuds de Vous en naître}
[D'en être à vous deux tous (ouïes)]
-On ne dit que ce que l'on est ?
-Ce qui naît de nous pour dire qu'on est ?
-Que l'on est quand il naît cri ?
écrire qu'on est là ?
-on naît cri si l'on en est ?
-l'écrit-on pour que langue l'ait ?
comment écrire d'où l'on est ?
on naît coûte que coûte.
un cas, as take.
·
— Narration d’un rêve, envoyé à l’émission Parking de nuit, le 24 Août 2008 :
La porte sonna.
Il s’éleva, s’élançant du corps vitreux, jusqu’au seuil de son appartement.
Rêve : Là, une femme, peut-être une éthiopienne, était fixé le cou droit, dressée d’un linceul blanc opaque et de dentelle brodée, dignement, lui proposait, de la main droite de méditer sur son paillasson marron-clair qu’elle avait arraché du sol, et en le lui présentant, lui enseigna, avec un manche d’aspirateur noir qu’elle tenait dans sa main gauche, en un mouvement de va-et-vient du bas en haut et de haut en bas, comment tous les deux longs fils blancs qui pendouillaient, près du bord au milieu, pouvaient s’en tendre en lyre à la verticale, grâce à l’inspiration.
En ceci qu’il était dans du coton, cette eau de raison l’encensait de la balançoire, dans son enstase.
Il en voyait un bon présage, des hippocampes et coquillages multicolores, un instant encore.
— Recherche internet factuelle, fin Août 2008 :
Je recherche une image du visage ressemblant à cette femme dont j’avais rêvé par les mots clés : vierge noire.

·
— Citation performative (sur un répondeur courant octobre 2008) :
Lecture de quelques passages de Voir la lumière, Pour une métaphysique du cinéma, de James Broughton, finalisé par cette phrase :
— « Puisqu’un miracle n’arrive jamais seul… »
·
— Narration imaginaire, 18 juin 2009 :
Le groom nous servit, d’une serviette en plus pour nous essuyer des dernières éclaboussures des gicleurs que l’alarme incendie avait certainement mise en branle à la suite d’un évènement qui devait nous dépasser, autant qu’une roue manie des engrenages.
Les sèche-cheveux et autres souffleurs de vents tièdes ne se firent pas tarder de donner la réplique.
Une fois rentrée dans l’ordre, le jour se levait.
·
— Journal, narration imaginaire, du 26 juin 2009 :
— « 26/06/09 — 01h32
Nous prions toujours l’océan avant d’y pénétrer.
Ça commence bien. »
— Intensification :
— « Euh…, ça commence bien ! »
Propos radiophonique tenu d’abord avec une hésitation puis de façon précipitée à la toute fin d’un journal d’informations, faisant écho, à deux ou trois secondes près, à la clôture de mon propre texte.
Évènement ultérieur (mémoire révélatrice)
Crash du vol Yéménia IY626 le 29/06/2009 vers 22h50, le 30 juin 2009 heure locale vers 01H50, dans l’Océan Indien, au large des Comores avec 153 passagers à bord. Le vol partit de Roissy fit escale à Marseille, puis Sanaa au Yémen pour Moroni.
La seule rescapée de ce vol est une jeune fille de Marseille âgée de douze ans qui a dérivé pendant 13 heures et qui se prénomme Bahia Bakari.
Lecture cinéscriptographique (a posteriori)
Ce Cinéscriptographe de Bahia se compose d’aperçus datés, hétérogènes, produits entre août 2008 et juin 2009.
Il ne suit pas une narration continue, mais un régime de dépôts : poème, rêve, recherche, citation, fragments narratifs et journal. L’ensemble ne construit pas un récit, mais un champ de tensions où se croisent naissance, souffle, voix, eau et passage.
Le poème inaugural installe immédiatement ce régime. Tout y procède du naître : naître cri, naître langue, naître dire. Les questions ne cherchent pas à être résolues ; elles maintiennent le texte dans un état d’instabilité active, entre être et dire, entre présence et inscription. L’écriture ne décrit pas une origine : elle tente de s’y tenir. La formule finale — « un cas, as take. » — ne clôt pas, elle acte : un cas singulier, une prise, une capture minimale du réel par la langue.
Le rêve du 24 août 2008 introduit une figure centrale, verticale et digne. Une femme debout, hiératique, associée à la respiration, au rythme et à l’élévation. Les gestes sont répétitifs, lents, orientés par le souffle : va-et-vient, haut et bas, inspiration. Les fils tendus « en lyre » inscrivent la scène dans un imaginaire à la fois corporel et musical. Le rêve ne présente ni menace ni annonce. Il propose une posture : tenir debout dans le souffle.
La recherche ultérieure d’une image — celle de la vierge noire — ne vient pas confirmer le rêve, mais en prolonger l’écart. La ressemblance est partielle, jamais identitaire. Le texte insiste sur ce décalage : même visage, mais pas les mêmes attributs. Ce qui est reconnu n’est jamais approprié.
La référence à Voir la lumière. Pour une métaphysique du cinéma de James Broughton inscrit le texte dans un champ de réflexion sur le regard, la perception et l’expérience sensible.
La lecture n’est pas citée pour son contenu, mais pour le régime qu’elle ouvre : celui d’un rapport au monde fondé sur l’attention et la traversée.
La phrase finale — « Puisqu’un miracle n’arrive jamais seul… » — ne provient pas de l’ouvrage. Elle est ajoutée à l’issue de la lecture, comme un geste performatif personnel, qui ne promet rien mais déplace légèrement l’état du texte.
Les narrations de juin 2009 déplacent le registre vers des situations plus quotidiennes, mais traversées par les mêmes motifs. L’eau, le souffle, le dérèglement, puis le retour à l’ordre. Le groom, les gicleurs, les sèche-cheveux : autant de figures techniques du flux, de l’air et de la circulation. Rien n’est expliqué. Le jour se lève après coup.
Le journal du 26 juin 2009 resserre encore le dispositif. Une date, une heure. Deux phrases seulement.
« Nous prions toujours l’océan avant d’y pénétrer. »
Cette phrase ne relève ni d’un rite religieux ni d’un symbole. Elle marque une attitude : celle du respect face à un espace qui dépasse.
« Ça commence bien. »
Formule ambivalente, à la fois banale et chargée, qui suspend le sens au moment même où elle semble l’ouvrir.
L’intensification radiophonique fonctionne comme un écho temporel. Une phrase prononcée ailleurs, presque simultanément, vient redoubler le texte sans le commenter. Ce n’est pas une confirmation, mais une coïncidence de surface, un frottement entre écriture intime et flux médiatique.
L’événement ultérieur — le crash du vol Yéménia IY626 — intervient après coup. Il ne donne pas de clé, ne révèle aucun sens caché. Il fixe rétroactivement une constellation déjà active : l’océan, la traversée, le souffle, la survie. Le nom de Bahia Bakari introduit un point de fixation humain, concret, à ce qui, jusque-là, circulait sous forme de gestes, de phrases et d’images.
Ce cinéscriptographe ne fonctionne ni comme prémonition ni comme interprétation du réel. Il rend lisible, après coup, un champ de résonances entre voix, eau, respiration et passage. Ce qui s’y dépose n’annonce rien. Cela se tient.
Note
Ce cinéscriptographe rassemble des poèmes, des rêves, des notations personnelles, des recherches iconographiques et des fragments narratifs consignés entre août 2008 et juin 2009, puis relus a posteriori à la lumière du crash du vol Yéménia IY626.
Il n’établit aucun lien causal, prédictif ou intentionnel entre ces éléments et l’événement tragique survenu ultérieurement.
Les aperçus sont présentés comme des traces situées, les narrations comme des constructions imaginaires explicitement désignées, et la mémoire révélatrice comme un point de fixation rétrospectif.
Cette relecture met en évidence une circulation de motifs — naissance, souffle, eau, traversée, corps en mouvement — sans en proposer d’interprétation symbolique ou explicative.
Ce travail ne vise ni à interpréter ni à instrumentaliser les événements tragiques évoqués.
Il est écrit dans le respect des personnes disparues et de leurs proches.
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Cinescriptograph — Bahia
(crash of Yemenia Flight IY 626)
Cinescriptographic Glimpses (source phrases)
(August 2008 – June 2009)
— Poem sent in the comments section of the radio program Allô la planète, August 12, 2008:
{Knots of Being-Born into You}
[Of being from you two, all (ears)]
— Do we only say what we are?
— What is born from us in order to say that we are?
— Are we when what is born is a cry?
to write that we are here?
— Are we born cry if we are of it?
— Is it written so that language may have it?
how to write from where one is?
we are born, at all costs.
a case, as take.
·
— Dream narration, sent to the program Parking de nuit, August 24, 2008:
The door rang.
It rose up, springing from the glassy body, toward the threshold of the apartment.Dream: There, a woman, perhaps Ethiopian, stood with her neck set straight, upright in an opaque white shroud and embroidered lace, dignified. With her right hand she invited him to meditate on her light-brown doormat she had torn from the ground, and, presenting it to him, she taught him—using a black vacuum-cleaner handle held in her left hand—through a back-and-forth movement, from bottom to top and top to bottom, how the two long white threads dangling near the middle edge could be drawn taut into a vertical lyre, through inhalation.
In this, as he was wrapped in cotton, this water of reason incense-swayed him, in his enstasis.
He saw in it a good omen, seahorses and multicolored shells, for one more moment.
— Factual internet search, late August 2008:
I search for an image of a face resembling the woman from the dream, using the keywords: black virgin. (See image above)
Her face resembled that of the Virgin of Czestochowa, but without the same odos nor the same riza (robe).
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— Performative citation (on an answering machine, October 2008):
Reading of several passages from Seeing the Light. Toward a Metaphysics of Cinema by James Broughton, concluded with the phrase:
— “Since a miracle never comes alone…”
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— Imaginary narration, June 18, 2009:
The bellhop brought us a towel, an extra one, to dry the last splashes from the sprinklers that the fire alarm had certainly set off following an event that was bound to exceed us, as a wheel drives its gears.
Hair dryers and other warm air blowers were not long in responding.
Once order was restored, daylight was breaking.
·
— Journal, imaginary narration, June 26, 2009:
— “06/26/09 — 01:32
We always pray to the ocean before entering it.
This is starting well.”
— Intensification :
— “Uh…, this is starting well!”
Radio remarks made first hesitantly and then hastily at the very end of a news broadcast, echoing, within two or three seconds, the closing of my own text.
Subsequent Event (Revelatory Memory)
Crash of Yemenia Flight IY626 on June 29, 2009 around 22:50, June 30, 2009 local time around 01:50, in the Indian Ocean, off the coast of the Comoros, with 153 passengers on board.
The flight departed from Roissy, stopped in Marseille, then Sana’a in Yemen, bound for Moroni.
The sole survivor was a twelve-year-old girl from Marseille who drifted for thirteen hours. Her name is Bahia Bakari.
Cinescriptographic Reading (a posteriori)
This Cinescriptograph of Bahia is composed of dated, heterogeneous glimpses produced between August 2008 and June 2009.
It does not follow a continuous narrative, but a regime of deposits: poem, dream, research, citation, narrative fragments, and journal. The whole does not construct a story, but a field of tensions where birth, breath, voice, water, and passage intersect.
The inaugural poem immediately establishes this regime. Everything proceeds from being-born: being-born as cry, being-born as language, being-born as utterance. The questions are not meant to be resolved; they keep the text in a state of active instability, between being and saying, between presence and inscription. Writing does not describe an origin: it attempts to remain within it. The final formula — “a case, as take.” — does not conclude; it enacts: a singular case, a taking, a minimal capture of reality by language.
The dream of August 24, 2008 introduces a central figure, vertical and dignified. A woman standing, hieratic, associated with breathing, rhythm, and elevation. The gestures are repetitive, slow, oriented by breath: back and forth, up and down, inhalation. The threads stretched “like a lyre” inscribe the scene in an imaginary that is both corporeal and musical. The dream presents neither threat nor announcement. It proposes a posture: standing upright in breath.
The subsequent search for an image — that of the black virgin — does not confirm the dream, but extends its gap. The resemblance is partial, never identitary. The text insists on this displacement: same face, different attributes. What is recognized is never appropriated.
The reference to Seeing the Light. Toward a Metaphysics of Cinema by James Broughton situates the text within a field of reflection on vision, perception, and embodied experience.
The reading is not cited for its content, but for the regime it opens: a way of relating to the world grounded in attention and traversal.
The final phrase — “Since a miracle never comes alone…” — does not come from the book. It is added at the conclusion of the reading as a personal performative gesture. It promises nothing; it slightly displaces the state of the text.
The narrations of June 2009 shift the register toward more everyday situations, yet they remain crossed by the same motifs: water, breath, disruption, and then the return to order. The bellhop, the sprinklers, the hair dryers: technical figures of flow, air, and circulation. Nothing is explained. Daylight arrives afterward.
The journal entry of June 26, 2009 tightens the device further. A date. A time. Two sentences only.
“We always pray to the ocean before entering it.”
This sentence belongs neither to religious ritual nor to symbolic discourse. It marks an attitude: respect toward a space that exceeds us.
“This is starting well.”
An ambivalent formula, both banal and charged, suspending meaning at the very moment it seems to open it.
The radio intensification functions as a temporal echo. A sentence spoken elsewhere, almost simultaneously, doubles the text without commenting on it. It is not a confirmation, but a surface coincidence, a friction between intimate writing and media flow.
The subsequent event — the crash of Yemenia Flight IY626 — intervenes afterward. It offers no key, reveals no hidden meaning. It retroactively fixes a constellation already at work: ocean, crossing, breath, survival. The name Bahia Bakari introduces a concrete, human point of fixation to what had previously circulated as gestures, phrases, and images.
This cinescriptograph functions neither as premonition nor as interpretation of reality. It renders legible, after the fact, a field of resonances between voice, water, breathing, and passage. What is deposited here announces nothing. It holds.
Note
This cinescriptograph brings together poems, dreams, personal notes, iconographic research, and narrative fragments recorded between August 2008 and June 2009, then reread a posteriori in light of the crash of Yemenia Flight IY626.
It establishes no causal, predictive, or intentional link between these elements and the tragic event that occurred later.
The glimpses are presented as situated traces, the narrations as explicitly designated imaginary constructions, and revelatory memory as a retrospective point of fixation.
This rereading highlights a circulation of motifs — birth, breath, water, crossing, bodies in motion — without proposing symbolic or explanatory interpretation.
This work does not aim to interpret or instrumentalize the tragic events it evokes.
It is written in respect of the deceased and their loved ones.