Cinéscriptographe de Bashung

Cinéscriptographe Alain Bashung

(et de la huitième alerte enlèvement)

Aperçus cinéscriptographiques (phrases-sources)

Second semestre 2008 – mars 2009

— « Aïe ! »

Message posté dans les commentaires de l’émission radiophonique Allô la planète, début septembre 2008.

Amplification :

— « Qu’est-ce que t’as ? Tu t’es fait piquer le cul par un espadon ? »

Phrase prononcée à l’antenne dans une chronique du Fou du Roi, le lendemain midi.

·

Fragment poétique envoyé par voie électronique sur les commentaires de l’émission Parking de Nuit, le 22 septembre 2008 :

+ D’où naissent les roses du sable,
+ Comme ambre en jaillit… d’Oural ?
+ De quelles baies improbables,

Embrasser son mille,
Et mire de barres.

·

— Lors de l’entracte des dixièmes Etoiles d’Or du cinéma français, à l’Espace Pierre Cardin des Champs-Élysées, le 8 février 2009, je sors fumer une cigarette roulée : je vois un corbeau mort, couché sur du lierre.

— Texte envoyé par voie électronique sur la page en ligne de l’émission Parking de Nuit, le 15 février 2009, consécutif à cette rencontre aux Champs-Élysées :

« Je vous conte une petite histoire que j’ai inventée d’outre tombe : Je décidais d’une ballade.

Ancré sur un siège à bascule, une véritable peinture vivante se jouait sous mes yeux vitreux, tandis que fermés, les musiques là consolaient. Des sons jaillissaient : « vos papiers, s’il vous plaît ! » Je souris d’abord, mais ces mots prirent bien plus tard une résonance toute particulière pour moi. J’imaginais ensuite, comme entracte, des subliminaux vitraux VIP, que j’en humais une petite, bien roulée, à chaud poumon, tout près des fumées d’une charogne de corbeau fraîchement étalée de tout son long sur le lierre. Un coup de feu … me perça le chapeau.

En rentrant, je rêvais encore de revoir Menton, d’embrasser la houle des bords de mer azur, d’une baie, d’une suivante.

Alain finit les verres à pied de là d’où j’écris.

Sylvain alias Raymond Ella »

·

Intensifications :

— Dans l’émission Sur la route, fin février 2009, la programmation musicale fait une place accrue à l’œuvre d’Alain Bashung, diffusée de manière répétée dans un même espace d’écoute.

Évènements ultérieurs (Mémoires révélatrices)

— Alain Bashung décède le 14 mars 2009.

— Il est inhumé le 20 mars 2009, au cimetière du Père-Lachaise, le jour même du déclenchement de la huitième alerte enlèvement.

En effet, le 20 mars 2009, la huitième alerte enlèvement est déclenchée en France.
Élise, trois ans et demi, est enlevée à Arles.

Élise sera retrouvée vivante le 13 avril 2009, arrêtée avec sa mère d’origine russe, à la frontière entre la Hongrie et l’Ukraine.

Lecture cinéscriptographique (a posteriori)

Relus après coup, ces aperçus s’organisent autour d’un même régime du choc minimal, du regard et de la traversée.

Tout commence par un cri bref : « Aïe ! ».
Un mot unique, sans syntaxe, sans image. Un impact sonore, corporel, presque réflexe. Il ne désigne rien, mais marque une atteinte : quelque chose a touché, sans être encore vu, ni même identifié.

Ce cri est immédiatement relayé et déplacé à l’antenne. La douleur devient image : une piqûre, un corps touché, une irruption animale. Le langage radiophonique transforme l’impact en scène, mais la scène reste instable, presque burlesque, comme si le réel hésitait encore entre blessure et jeu.

Quelques semaines plus tard, un fragment poétique apparaît.
Il est scandé par des signes « + », non comme addition logique, mais comme impulsions successives, comme sauts, mises en mouvement. Les images naissent d’éléments instables : sable, ambre, Oural, baies improbables. Rien n’est posé sur un sol ferme. Tout vient de la surface, de l’extraction, du bord.

La fin du fragment introduit un basculement plus net :
« Embrasser son mille, / Et mire de barres. »
Le corps n’est plus seulement touché ; il entre dans un régime de signal.
Le « mille » renvoie à une fréquence de référence, neutre, austère, comparable au timbre standardisé d’une alerte.
La « mire de barres » marque l’apparition d’un état de l’image qui n’est pas destiné à être vu : non plus un contenu, mais un test, un réglage, un arrêt du flux ordinaire.
Le monde ne se donne plus à regarder ; il se présente comme dispositif.

La scène réelle de février 2009 vient ancrer ces motifs dans un lieu précis.
À l’entracte d’une cérémonie cinématographique, sur l’avenue la plus exposée, un corbeau mort est aperçu, étendu sur du lierre. Le signe n’est ni symbolique ni interprété sur le moment. Il est simplement là : un corps noir, au sol, à la frontière du décor et du vivant.

Le texte envoyé quelques jours plus tard se présente explicitement comme une « petite histoire inventée d’outre tombe ». Le narrateur parle depuis un après reconstruit, depuis un lieu déjà traversé et repris par la fiction. Le décor initial est protecteur : siège à bascule, musique, peinture vivante, yeux fermés. Mais très vite, le langage se fissure. Des injonctions surgissent — « vos papiers » — et introduisent un régime de contrôle, de vérification, de visibilité forcée.

La figure du corbeau revient alors, non plus comme simple vision extérieure, mais comme matière incorporée au récit : fumées, charogne, proximité physique. Le noir n’est plus seulement vu ; il est respiré, approché, traversé.

Le coup de feu qui perce le chapeau marque un point critique.
Il ne s’agit pas d’une mort racontée, mais d’un trou : une perforation du couvre-chef, c’est-à-dire de ce qui protège et coiffe le regard. Quelque chose s’ouvre là où l’on ne regardait pas encore.

Tout se condense enfin dans une phrase : « Alain finit les verres à pied de là d’où j’écris. »
Cette phrase est un point de vue. Elle associe la fin, la distance et la transparence. Le verre à pied est à la fois fragile et stable, posé sur une tige, reliant le sol et l’air. Il esquisse, par sa forme, une verticalité du huit. Le regard ne passe plus par le choc, mais par une élévation délicate, tenue.

Dans le même temps, l’espace radiophonique se sature de la voix et de l’œuvre d’Alain Bashung. Puis survient sa mort.
Le 20 mars 2009, jour de son inhumation, une huitième alerte enlèvement est déclenchée.

Ce 20 mars correspond aussi à l’équinoxe de printemps : moment où la lumière bascule, où les jours recommencent à gagner sur la nuit. La coïncidence n’annonce aucune renaissance ; elle inscrit la disparition dans un régime de reprise fragile, où ce qui circule — voix, alerte, œuvre — se remet en mouvement au moment même où un corps est mis en terre.

Deux régimes du huit se croisent alors :
– le huit horizontal, clignotant, fini, du dispositif d’alerte ;
– le huit vertical, ouvert, infini, de l’œuvre et de la disparition.

Le prénom Élise introduit un dernier glissement. Par ses voyelles (e-i-e), il se rapproche phonétiquement du regard : eye. Le cri initial (Aïe !) se retourne. De la douleur, on passe à l’œil. Du choc, à la vision.
L’enfant vient d’Arles, proche de la mer. Les mots de baie, de Menton, de suivante, inscrits plus tôt, trouvent une résonance géographique et sensible : rivage, passage, déplacement.

Le nom Raymond Ella opère lui aussi comme une ligne de fuite : rayon, mont, de là, d’où j’écris. Une écriture traversée par la lumière, projetée dans le réel, non comme image fixée, mais comme exposition.

Ce cinéscriptographe ne relie pas causalement une mort, un enlèvement et des phrases envoyées.
Il met au jour une configuration sensible : le passage d’un impact minimal à un régime du regard, la coexistence d’un signal d’urgence et d’une œuvre qui se prolonge, la traversée du noir vers une visibilité fragile, tenue, jamais assurée.

Note

Ce cinéscriptographe n’établit aucune relation causale entre les messages envoyés, les diffusions radiophoniques, le décès d’Alain Bashung et le déclenchement de la huitième alerte enlèvement.

Il observe comment une série de mots, de signes et de situations — cri bref, piqûre, regard, infini, verre, clignotement — peut, après coup, entrer en résonance formelle et rythmique avec la conjonction de deux événements hétérogènes.

Il ne s’agit ni d’une interprétation symbolique des faits, ni d’une lecture prophétique.
Il s’agit d’un travail d’aperception : saisir comment des formes faibles, fragmentaires et dispersées peuvent dessiner une structure sensible, où le fini et l’infini, le corps et la vision, le signal et la musique, se croisent sans se confondre.

Addendum contextuel

Après les faits, le père de l’enfant, océanographe travaillant sur la couleur de l’océan et la biogéochimie marine, publie en 2009 un livre intitulé Élise (Jean-Michel André), relatant son expérience.
Les protagonistes de cette affaire se sont ensuite tenus à l’écart de l’exposition médiatique.
Ces éléments ne sont pas intégrés à la lecture cinéscriptographique, qui se limite au régime d’apparition collective, de circulation et d’écoute propre au moment de l’alerte.

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Cinescriptographer — Alain Bashung

(and the eighth child abduction alert)

Cinescriptographic glimpses (source phrases)

Second half of 2008 – March 2009

— “Ouch!” (Aïe! in french)

Message posted in the comment section of the radio show Allô la planète, early September 2008.

Amplification :

— “What’s wrong with you? Did a swordfish sting your ass?”

Phrase spoken on air in a column of Le Fou du Roi, the following day at noon.

·

— Poetic fragment sent electronically to the comment section of the show Parking de Nuit, September 22, 2008:

+ Where do the roses of sand arise,

+ Like amber springing forth… from the Urals?

+ From which improbable bays,

To embrace one’s thousand,
And test-pattern bars.

·

— During the intermission of the 10th Golden Stars of French Cinema, at the Espace Pierre Cardin on the Champs-Élysées, February 8, 2009, I step outside to smoke a hand-rolled cigarette: I see a dead crow, lying on ivy.

— Text sent electronically on the online page of the show Parking de Nuit, February 15, 2009, following this encounter on the Champs-Élysées:

— “I am going to tell you a little story I invented from beyond the grave: I decided on a stroll.
Anchored in a rocking chair, a true living painting unfolded beneath my glassy eyes, while, closed, the music there consoled me. Sounds burst forth: ‘Your papers, please!’ I smiled at first, but those words would later take on a very particular resonance for me.
I then imagined, as an interlude, subliminal VIP stained-glass windows, that I inhaled a small one, well rolled, hot lung, close to the fumes of a crow’s carcass freshly stretched out at full length on the ivy.
A gunshot… pierced my hat.
On my way home, I was still dreaming of seeing Menton again, of embracing the swell along the azure seashores, of a bay, of a successor.
Alain finishes the stemmed glasses from where I write.
Sylvain, a.k.a. Raymond Ella”

·

Intensifications :

— In the radio show Sur la route, late February 2009, the musical programming gives increased space to the work of Alain Bashung, broadcast repeatedly within the same listening environment.

Subsequent events (Revelatory memories)

— Alain Bashung dies on March 14, 2009.

— He is buried on March 20, 2009, at Père-Lachaise Cemetery, on the very day the eighth child abduction alert is triggered.
Indeed, on March 20, 2009, the eighth child abduction alert is issued in France.
Élise, three and a half years old, is abducted in Arles.
Élise will be found alive on April 13, 2009, arrested together with her Russian-born mother, at the border between Hungary and Ukraine.

Cinescriptographic reading (a posteriori)

Read after the fact, these glimpses organize themselves around a single regime of minimal shock, of vision, and of traversal.

Everything begins with a brief cry: “Ouch!”
A single word, without syntax, without image. A sonic, bodily impact, almost reflexive. It designates nothing, but marks an affect: something has struck, without yet being seen, or even identified.

This cry is immediately relayed and displaced on air. Pain becomes image: a sting, a body struck, an animal intrusion. Radio language turns the impact into a scene, but the scene remains unstable, almost burlesque, as if reality were still hesitating between injury and play.

A few weeks later, a poetic fragment appears.
It is punctuated by “+” signs, not as logical addition, but as successive impulses—leaps, movements. The images arise from unstable elements: sand, amber, the Urals, improbable bays. Nothing rests on firm ground. Everything comes from the surface, from extraction, from the edge.

The end of the fragment introduces a sharper shift: “To embrace one’s thousand, / And test-pattern bars.”

The body is no longer merely struck; it enters a regime of signal.
The “thousand” refers to a reference frequency, neutral, austere, comparable to the standardized timbre of an alert.
The “test-pattern bars” mark the appearance of a state of the image not meant to be seen: no longer content, but test, calibration, a suspension of the ordinary flow.

The world no longer offers itself to be looked at; it presents itself as a device.

The real scene of February 2009 anchors these motifs in a precise location.
During the intermission of a cinematic ceremony, on the most exposed avenue, a dead crow is glimpsed, stretched out on ivy. The sign is neither symbolic nor interpreted at the time. It is simply there: a black body on the ground, at the boundary between décor and the living.

The text sent a few days later explicitly presents itself as a “little story invented from beyond the grave.” The narrator speaks from a reconstructed afterward, from a place already crossed and taken up again by fiction. The initial setting is protective: rocking chair, music, living painting, eyes closed. But very quickly, language fractures. Injunctions arise—“your papers”—introducing a regime of control, verification, enforced visibility.

The figure of the crow then returns, no longer as a simple external vision, but as material incorporated into the narrative: fumes, carcass, physical proximity. Black is no longer only seen; it is breathed in, approached, traversed.

The gunshot that pierces the hat marks a critical point.
It is not a narrated death, but a hole: a perforation of the headgear—that which protects and crowns the gaze. Something opens where one was not yet looking.

Everything finally condenses into a single sentence: “Alain finishes the stemmed glasses from where I write.

This sentence is a point of view. It associates ending, distance, and transparency. The stemmed glass is both fragile and stable, resting on a stem that connects ground and air. Vision no longer passes through shock, but through a delicate, sustained elevation.

At the same time, radio space becomes saturated with the voice and work of Alain Bashung. Then his death occurs.

On March 20, 2009, the day of his burial, an eighth child abduction alert is triggered.
March 20 also corresponds to the spring equinox: the moment when light shifts, when days begin to gain ground over night. The coincidence announces no rebirth; it inscribes disappearance within a fragile regime of resumption, in which what circulates—voice, alert, work—begins moving again at the very moment when a body is placed in the ground.

Two regimes of the figure eight intersect:
– the horizontal, blinking, finite eight of the alert device;
– the vertical, open, infinite eight of the work and of disappearance.

The name Élise introduces a final shift. Through its vowels (e–i–e), it approaches phonetically the eye. The initial cry (“Ouch!”) turns back on itself. From pain, one moves to the eye. From shock, to vision.

The child comes from Arles, near the sea. The words bay, Menton, successor, inscribed earlier, find a geographic and sensorial resonance: shoreline, passage, displacement.

The name Raymond Ella also operates as a line of flight: ray, mount, from there, where I write. A writing traversed by light, projected into the real, not as a fixed image, but as exposure.

This cinescriptographer does not causally link a death, an abduction, and sent messages.
It brings to light a sensitive configuration: the passage from a minimal impact to a regime of vision, the coexistence of an emergency signal and a work that continues, the traversal of black toward a fragile, sustained visibility, never assured.

Note

This cinescriptographer establishes no causal relationship between the messages sent, the radio broadcasts, the death of Alain Bashung, and the triggering of the eighth child abduction alert.
It observes how a series of words, signs, and situations—brief cry, sting, gaze, infinity, glass, blinking—can, after the fact, enter into formal and rhythmic resonance with the conjunction of two heterogeneous events.
This is neither a symbolic interpretation of facts nor a prophetic reading.
It is a work of aperception: grasping how weak, fragmentary, and dispersed forms can sketch a sensitive structure, where the finite and the infinite, the body and vision, signal and music, intersect without merging.

Contextual Addendum

After the events, the child’s father, an oceanographer working on ocean color and marine biogeochemistry, published in 2009 a book entitled Élise(Jean-Michel André), recounting his experience.
The protagonists of this case subsequently remained outside media exposure.
These elements are not incorporated into the cinescriptographic reading, which limits itself to the regime of collective appearance, circulation, and listening specific to the moment of the alert.

Translation guidelines

Certain French expressions (Aïe, mille, mire de barres, Alain finit, verre à pied) operate through sound, form, or cultural devices that resist direct translation. The English version preserves their functional role within the cinéscriptographic structure rather than their literal effects.

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